Un agent conversationnel qui valide une remise de 90 % par erreur ou un algorithme de scoring de crédit qui écarte systématiquement des profils sans raison explicable : ces situations ne sont pas des bugs au sens informatique classique. Pour un CTO ou un fondateur de start-up spécialisée en intelligence artificielle, la transition du code déterministe vers les modèles probabilistes change radicalement la nature du risque technique. Là où le logiciel traditionnel suit une suite logique d'instructions, l'IA produit des résultats dont l'exactitude n'est jamais garantie à cent pour cent, ce qui place l'entreprise dans une zone grise juridique et assurantielle complexe.
La fin du logiciel déterministe et le défi de la preuve
Dans le monde du logiciel classique, une erreur est généralement la conséquence d'une ligne de code mal écrite ou d'un test d'intégration manquant. La responsabilité est alors simple à établir : il y a une faute, un lien de causalité et un dommage. Avec l'intelligence artificielle, cette chaîne logique se brise car la machine peut prendre une décision dommageable sans qu'aucune erreur de programmation ne soit commise. Le modèle a simplement suivi sa logique statistique sur des données d'entraînement qui comportaient une faille ou a produit une réponse erronée mais statistiquement probable.
Les assureurs traditionnels peinent à appréhender cette absence de faute directe. Pour eux, l'assurance qui couvre votre responsabilité si un client vous reproche une erreur dans votre prestation (la RC Professionnelle) repose souvent sur la notion de négligence. Or, comment prouver la négligence quand le système se comporte exactement comme il a été conçu, c'est-à-dire de manière stochastique ? Cette imprévisibilité par nature rend les contrats standards inefficaces, car ils ne sont pas dimensionnés pour couvrir des sorties algorithmiques que personne, pas même le concepteur, ne peut anticiper avec certitude.
Pourquoi les modèles d'assurance classiques échouent face aux LLM
La plupart des polices d'assurance sur le marché ont été rédigées pour des sociétés de services informatiques ou des éditeurs de logiciels de gestion. Ces contrats contiennent souvent des exclusions cachées ou des définitions de l'erreur professionnelle qui ne collent pas à la réalité d'une scale-up IA. Les assureurs voient l'IA comme une boîte noire dont ils ne savent pas évaluer la fréquence de sinistre (l'incident couvert) ni l'ampleur potentielle.
Le principal point de friction réside dans les hallucinations, ces moments où un modèle génère des faits inventés de toutes pièces. Si votre solution conseille à un utilisateur une démarche médicale dangereuse ou une stratégie financière désastreuse sur la base d'une hallucination, l'assureur classique pourrait arguer qu'il ne s'agit pas d'une erreur technique couverte, mais d'un défaut intrinsèque du produit que vous auriez dû connaître. De même, les biais algorithmiques, qui peuvent mener à des accusations de discrimination, sont souvent exclus des garanties car ils touchent à des domaines de responsabilité civile que les assureurs considèrent comme trop risqués ou liés à la politique de l'entreprise plutôt qu'à sa technologie.
L'assurance de l'intelligence artificielle ne consiste pas à garantir la perfection mathématique des modèles, mais à sécuriser les conséquences financières de leur imperfection inhérente.
Repenser la couverture : l'approche par le risque réel
Chez Lesto, on raisonne à l'envers du marché. Plutôt que de vous proposer un contrat type en espérant qu'il s'applique à votre cas, on commence par analyser les risques spécifiques à votre déploiement technologique. Quelle est la pire chose qui puisse arriver si votre modèle se trompe ? Qui subit le préjudice ? Est-ce un dommage matériel, un préjudice financier pur ou une atteinte à la réputation ?
Une fois ces risques cartographiés, on construit la couverture adaptée. Cela implique souvent de redéfinir contractuellement ce qu'est un incident couvert. Pour une entreprise en pleine croissance, il est impératif que les hallucinations soient explicitement intégrées dans le champ de l'assurance qui couvre les erreurs de prestation. On ne cherche pas à garantir que le modèle ne fera jamais d'erreur, on cherche à s'assurer que si cette erreur survient et qu'elle cause une perte financière à votre client, l'assureur paiera la compensation sans discuter la nature probabiliste du logiciel.
Protéger le patrimoine personnel des dirigeants
Au-delà de la prestation technique, l'imprévisibilité de l'IA fait peser une menace sur les fondateurs eux-mêmes. Si une dérive algorithmique majeure entraîne une chute de la valorisation de l'entreprise ou une action de groupe d'utilisateurs mécontents, la responsabilité personnelle des mandataires sociaux peut être engagée. C'est ici qu'intervient l'assurance qui protège votre patrimoine personnel si un actionnaire ou un salarié vous met en cause personnellement (la D&O).
Dans le secteur de la tech, les investisseurs lors des levées de fonds en Series A ou B exigent de plus en plus des garanties solides sur ces points. Ils savent que le cadre réglementaire, comme l'AI Act en Europe, va imposer des obligations de transparence et de gestion des risques strictes. Si la direction n'a pas mis en place les protections adéquates pour couvrir les conséquences d'un modèle mal maîtrisé, elle peut être accusée de faute de gestion. Une couverture bien calibrée devient alors un argument de réassurance pour vos partenaires financiers.
Les étapes pour une stratégie de transfert de risque robuste
Pour sécuriser votre trajectoire de croissance, la gestion du risque IA doit sortir du seul domaine de la compliance pour devenir un levier de vente. Un client grand compte sera beaucoup plus enclin à signer un contrat de licence annuel s'il sait que votre responsabilité est adossée à une assurance capable de couvrir les montants maximums que vous pourriez lui devoir en cas de problème (le plafond de garantie).
La première étape consiste à auditer vos contrats clients pour aligner les limites de responsabilité avec ce que votre assureur accepte réellement de couvrir. Il est inutile de promettre une indemnisation de deux millions d'euros si votre assurance comporte une part que vous gardez à votre charge (la franchise) trop élevée ou si elle exclut les préjudices immatériels non consécutifs. Ensuite, il convient de documenter vos processus d'atténuation des risques : comment testez-vous vos modèles ? Quels sont les garde-fous humains mis en place ? Ce sont ces éléments opérationnels qui permettent de convaincre les porteurs de risques de vous suivre sur des montants importants.
En tant que partenaire de risque fractionné, on ne se contente pas de trouver une police d'assurance. On intervient pour traduire votre complexité technique dans un langage que le marché de l'assurance peut comprendre, afin de construire des solutions là où les produits standards s'arrêtent. Le but est que votre couverture ne soit pas une ligne de dépense subie, mais une fondation solide pour vos ambitions commerciales les plus agressives.
Si vous souhaitez évaluer la robustesse de votre protection actuelle face aux risques spécifiques de vos modèles, on peut analyser ensemble vos contrats pour identifier les zones de vulnérabilité.
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Sami Zarzour
Co-fondateur, Lesto
Sami est co-fondateur de Lesto. Il écrit sur le courtage d'assurance, la gestion des risques d'entreprise et la transformation du secteur.
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